Quelle différence entre servir son prochain – en prenant exemple sur Jésus qui a été au service jusqu’à se sacrifier – et se faire abuser par des personnes qui nous en demandent trop ? Pour les leaders chrétiens, la limite est parfois difficile à trouver et demande à être posée régulièrement. Je vous propose quelques pistes pour guider votre réflexion.

J’aime beaucoup l’expression de Tim Sanford – dans son ouvrage « Il faut que je sois parfait », écrit pour les fils de pasteurs – qui parle des « saintes hérésies » qui peuvent nous habiter. Cette expression prend un sens particulièrement intéressant quand on parle de se mettre au service des autres.

À quel moment on se donne tout en étant manipulé ?

Quand on n’arrive plus à s’arrêter, à prendre de recul sans se sentir mal, à savoir dire « Stop ! » sans culpabiliser, c’est qu’on a passé un cap : on subit la situation et une « sainte hérésie » nous manipule parce qu’on n’arrive pas à s’affirmer.

1 – Qui manipule ? Les autres… ou vous-même ?

« Non, je n’irai pas à cette réunion »

« Je me sens trop fatigué pour faire des heures supplémentaires ce week-end »… 

Des phrases impossibles à dire sans que vous ne vous sentiez mal ? Vous êtes entré dans une dynamique d’abus où ce n’est plus votre libre arbitre qui décide pour vous, mais bien les autres. Soit c’est le contexte qui vous manipule – votre leader, un de vos proches – soit c’est vous-même. Dans les deux cas, vous n’arrivez plus à être vous-même ni à vous affirmer. Pourquoi ? Parce que, par-dessus tout, vous voulez plaire, vous avez peur de décevoir, peur du qu’en dira-t-on. Cette peur, qui vous empêche de vous affirmer, vous empêche de vivre votre vie.

J’aime m’imaginer le jour où je me retrouverai devant Dieu. Il me posera alors cette question cruciale :

« Qu’as-tu fais des rêves et des dons que je t’ai donnés ? »

Je n’ai pas envie de lui répondre en m’excusant :

« J’aurais voulu faire autrement, mais c’est mon leader qui en a décidé autrement… », ou alors « Je me suis quand-même bien donné aux autres, non ? »

Il ne pourra que me répondre :

« Oui, tu t’es certainement donné aux autres, mais je voulais aussi que tu prennes du temps pour toi, que tu découvres le monde avec tes yeux ! »

2 – Observer le parcours de Jésus nous est d’une grande aide.

Selon moi, c’est une clé importante : au fil de son ministère, on voit qu’il s’est beaucoup donné, mais qu’il garde le contrôle sur la situation. Quand il sent que c’est trop, il s’en va. Par exemple : quand la foule veut le jeter de la colline (Luc 4, 29-30), il est dans le contrôle : il décide de passer au milieu de la foule et de partir. Quand la foule est trop présente, il demande à ses disciples de prendre la barque et de passer sur l’autre rive du lac (Matthieu 8, 18). Quand les soldats romains viennent chercher Jésus au Jardin des Oliviers et lui demandent s’il est bien Jésus, ils tombent tous à terre (Jean 18, 6). Cette image, je l’ai toujours comprise comme un clin d’œil de la part de Jésus. Il nous dit : « Je contrôle la situation, c’est moi qui décide de ce que je vais faire ». Jésus est capable de s’affirmer, il arrive à dire :

« J’ai besoin de temps pour moi, de me retrouver seul avec le Père ».

Jésus a commencé son ministère à 33 ans. Pas avant. Une des raisons pour lesquelles il attendu, c’est qu’il avait d’abord besoin d’une construction intérieure. Nous, leaders chrétiens, il nous faut prendre conscience que se donner pour les autres sans recharger nos batteries, nous mène à ce paradoxe : on donne sans n’avoir plus rien à donner.

Une enquête de 2012 révèle que les personnes travaillant dans les ONG et les structures caritatives sont plus propices au burn out et à la dépression. Dans le milieu chrétien dans lequel j’évolue, on a tendance à donner, à se donner à fond, tout en négligeant ses premières responsabilités – sa famille, son corps. La Bible souligne pourtant que « le corps est le temple de l’Esprit » (1 Co 6, 19)

3 – Un fonctionnement aux conséquences désastreuses

Il peut vous mener jusqu’au burn out. Quand on encaisse trop, on refoule, ce qui creuse notre “compte en banque” émotionnel. Ce compte en banque, soit quelqu’un d’extérieur – notre chef, notre entourage – va y piocher, soit directement nous-même, à cause de ces fausses motivations qui nous empêchent de dire « Stop ».

Si ce compte en banque se retrouve dans le rouge, on va aller piocher dans d’autres domaines pour compenser : l’alimentation, la colère, la santé (crises d’eczéma, insomnies), et même la pornographie…

Comment éviter d’en arriver là ? Être attentif à notre attitude peut avoir un impact énorme. Je me suis déjà retrouvé dans ce type de situation : je faisais des tas de choses parce que j’avais peur de décevoir, parce que je n’avais plus mon libre arbitre. Pourtant, si Jésus est venu sur terre, c’est bien pour que nous ayons notre libre arbitre, pour que nous ayons le choix. Dieu n’a pas obligé Jésus à se sacrifier ! Dans la Bible, Dieu lance un appel : « Qui enverrai-je ? Qui sera notre messager ? » (Isaïe 6, 8) Et Jésus répond : « Me voici : envoie-moi ! » C’est bien lui qui décide d’y aller et de se donner aux hommes !

4 – Le juste don ? Semence et récolte

Une vie qui ne se donne pas, qui n’est tournée que vers la protection de son propre intérêt, ne rend pas heureux : c’est une vie dans laquelle notre seul objectif est notre propre épanouissement. Ce qui nous rend le plus vivant, c’est d’aller à la rencontre de l’autre et de partager. « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Ac 20, 35), nous dit la Bible. Cette phrase est tellement intense ! Quand on donne, on ne calcule pas. Mais, dans ce don, il faut veiller à rester aux commandes : à tout moment, on peut dire « J’arrête » ou « Je le fais, mais en connaissance de cause ».

Quand on se donne, on s’épanouit, on prend du plaisir, mais on entre aussi dans une logique qui dépasse les lois humaines. Donner, sans attendre forcément une forme de retour à court terme, c’est comme remplir le compte en banque émotionnel des autres. Quand on donne avec le cœur, on sème. A contrario, quand on veut immédiatement récolter des choses magnifiques, on ne récolte pas car on n’a pas semé.

Cette loi spirituelle de la semence et de la récolte a beaucoup joué dans mon itinéraire. J’ai beaucoup semé pour bâtir mon réseau. Sans calculer, j’ai pris des cafés, invité des personnes chez moi, payé des billets de train… Cela m’a coûté beaucoup de temps et d’argent, mais c’est la somme de toutes ces graines semées qui fait qu’aujourd’hui, je récolte beaucoup.

5 – À générosité choisie, retours énormes

Pour les personnes dont la générosité est choisie, consentie, le retour est énorme que ce soit sur le plan relationnel que financier. À l’opposé, si vous donnez beaucoup, mais avec cette arrière-pensée que personne ne pense à vous ni ne vous rend la pareille, vous prenez le chemin de la frustration. Alors, vous n’êtes plus dans le don car votre fameux réservoir émotionnel est vide. Vous donnez par obligation et, tout en jouant au sauveur, développez une mentalité de victime. Cette posture est très néfaste.

Quand j’ai ce type de réaction, je vois, après réflexion, que le problème vient de moi : je donne pour de mauvaises raisons et me retrouve, moi aussi, dans cette « sainte hérésie ».

Et vous, comment donnez-vous ?
Si vous commenciez dès maintenant à réfléchir à la façon dont vous fonctionnez, afin d’éliminer toutes traces de frustration et d’éviter de vider votre compte en banque émotionnel ?